LEÇON D’UNE ANNÉE DE FOOT :

MUTATION DES CRITÈRES D'ÉVALUATION DU « BON FOOTBALL » ?

07-06-2017

Professeur Abdoulaye Sakho

Agrégé en Droit. Spécialiste du droit du sport et du Droit Economique. Premier directeur de l’Ecole Doctorale des « Sciences Juridiques, Politiques, Économiques et de Gestion » fondateur des Masters droit du sport et droit de la Régulation. Auteur de plusieurs publications et recherches sur le droit du sport.

Quand est ce que nous comprendrons enfin que le foot est un sport d’équipe ?

Le meilleur joueur de l’un des plus grands championnats de foot au monde n’est ni un buteur, ni un passeur décisif : c’est Ngolo Kanté.

Quelle lecture les techniciens du football en font-ils ?

Dans l’équipe championne du monde, l’Allemagne, il n’y a pas de « star » planétaire. D’ailleurs les « stars » de la bundesliga sont les étrangers (Aubameyang, Lewandowsky, Ribeiry…).

Quelle lecture les techniciens du foot en font-ils ?

Le Portugal a joué et gagné sa finale de l’Euro sans C. Ronaldo.

Quelle lecture les techniciens du foot en font-ils ?

Monaco, champion de France face au PSG avec toutes ses « stars ».

Quelle lecture les techniciens du foot en font ils ?

Mieux, ce n'était jamais arrivé dans l'ère moderne !

Oui, parmi les cinq meilleurs buteurs des cinq grands championnats en Europe, aucun n'a été champion avec son équipe cette année. Exemple : Messi n’est pas champion, Cavani ne l’est pas, Aubameyang ne l’est pas non plus… D’aucuns ont prétendus qu’il manque un bon coach à ces équipes (Barça, PSG et Borussia). Mais quelle lecture les techniciens du foot en font-ils ? Matière à réflexion pour la Direction Technique Nationale du football au Sénégal ?

Me concernant et pour répondre, je me demande si les critères d’évaluation de ce que doit être un « bon football » ne sont pas tout simplement en train de changer ? Le monde entier n’est il pas en train de comprendre enfin que le football est un sport d’équipe 

malgré la « starisation » à outrance de certains joueurs de talents ?

Le « bon » football n’est pas forcément le « beau » football. Certes les deux peuvent aller de pair, c’est l’idéal. Mais comme les deux ne vont pas toujours ensemble, on peut observer qu’aujourd’hui, la tendance mondiale que l’on peut qualifier de tendance lourde, la tendance lourde donc dans les critères d’appréciation du football, est de privilégier le « bon » football, celui qui donne des trophées, qui donne la victoire finale en compétition, qui donne des titres : le football qui gagne.

Cela ne semble pas encore le cas chez nous. On continue à « stariser » en fonction des infos, bribes d’infos, extraits de matchs…

Pourtant, nous sommes unanimes à revenir régulièrement sur le triste constat que le Sénégal du football n’a jamais rien gagné malgré, comme disent les « spécialistes », notre « potentiel ».

Quand on scrute ce « potentiel », en interrogeant l’histoire de notre football, force est de constater qu’il repose exclusivement sur des talents individuels évoluant souvent dans les championnats européens.

Mise à part l’épopée Asmara des Yatma diop et autres, nous avons eu l’ère Caire 86. On a prétendu qu’elle était la meilleure équipe de cette CAN de 1986. Elle est rentrée bredouille, ne passant même pas le premier tour. Ensuite ce sont les CAN de 90 et de 92 que l’ossature de cette génération 86 a perdus même si on est allé jusqu’en demie finale en 90 à Alger. Ce « potentiel » a donc raccroché sans titre. Puis c’est le tour de la génération 2002. Certains d’entre eux jouent encore (Henry Camara et Souleymane Camara). Un « potentiel » énorme corroboré par une première et historique qualification en coupe du monde ! Ici aussi désillusion. Tout a été dit dessus. Pas nécessaire de ressasser ! Mais, aujourd’hui, on nous sert à nouveau le même discours.

Avec le « potentiel » de l’équipe coaché par Aliou Cissé certains disent qu’on ne devait pas perdre la dernière CAN qui s’est déroulé au Gabon. Sur ce dernier point, sans lancer une quelconque polémique, je me permettrais de nuancer, il me semble que ce discours de fanfaron nous a été servi après les deux premiers matchs de poule par des « experts » qui, pourtant, ne donnaient pas cher de notre peau, même après le parcours historique en éliminatoire (six matchs, six victoires). Certains d’entre eux auguraient même que, face à l’Algérie et la Tunisie, il y aurait des défaites cuisantes de notre équipe. On connait la suite…

Bref, si nous analysons notre historique de comportement dans toutes les CAN où nous sommes présents, ne peut-on pas retenir que cet esprit « potentiel » avec des joueurs de talent l’a emporté sur le collectif dans ces différentes joutes ? Les joueurs providentiels sur lesquels le peuple comptait pour ramener la coupe n’ont presque jamais répondu aux attentes. Ne leur a-t-on pas fait croire qu’ils pouvaient seuls « porter » l’équipe tout le long de la compétition ? L’affirmative peut être soutenue.

En effet, le comportement de certains des pensionnaires des lions lors de certains matchs en compétition ne laisse planer aucun doute à ce sujet. Personnellement, je ne suis pas convaincu par la stratégie faisant reposer le destin d’une équipe sur un joueur fut il le plus talentueux au monde. Pour preuves : Messi avec le Barça et Messi avec l’Argentine ; Sadio Mané avec Liverpool et Sadio Mané avec le Sénégal. Les performances ne sont pas les mêmes parce qu’en club ils jouent avec le collectif alors qu’en équipe nationale on fait tout reposer sur le frêles épaules.

D’ailleurs, s’est on amusé à faire les statistiques en buts de nos « stars » lors de leurs différentes CAN ? La surprise serait de taille ! Ce sont pourtant des joueurs décisifs dans leurs clubs respectifs. Finalement, à tort ou à raison, on préférera chercher les coupables de nos déroutes chez les dirigeants et le staff technique plutôt que dans un individualisme de mauvais aloi lors des matchs. Cet individualisme est aujourd’hui exacerbé par l’anomalie bien sénégalaise, parfois sympathique (pas aussi désintéressée que çà d’ailleurs), des fan’s clubs bien visibles pendant le déroulement des matchs de l’équipe nationale ou lors des séances d’entrainement ouverts au public. Quel est l’impact de ces fan’s clubs sur la cohésion d’une équipe nationale ? Je ne saurais répondre avec certitude et je me demande même si ce n’est pas un sujet de thèse. En tout état de cause, il ne me semble pas très intelligent de singulariser certains dans un groupe où tous évoluent vers un destin commun…

Cette analyse me conforte dans l’idée que nous devons essayer de ne plus appréhender le football comme un jeu dépendant uniquement du talent de quelques uns, mais comme plutôt un jeu collectif qui se gagne par le collectif.Il est vrai que la mise en exergue des exploits des uns et des autres après chaque journée de championnat étranger est très rentable pour le vendeur d’informations et pour le vendeur de … joueurs. Certains croient même qu’il permet d’influer sur les possibilités de sélection en équipe nationale. Mais et, c’est une profonde conviction chez moi, des exploits individuels isolés ne sont pas forcément synonymes d’insertion dans un collectif. Surtout que, dans les exploits individuels magnifiés chez nous, on ne vise que les buts marqués dans les compétitions à l’étranger.

Cette manière de faire est en porte à faux avec la tendance lourde évoquée plus haut. Celle qui fait de Ngolo Kanté le meilleur joueur d’Angleterre. Un joueur au service du collectif. Et je comprends pourquoi le coach des lions disait il y a quelques jours lors de la conférence de présentation de sa liste pour les matchs à venir que personne ne peut porter l’équipe nationale

du Sénégal et qu’il souhaiterait entendre parler aussi de ses joueurs de devoir comme Kara, Gana, Koulibaly, kouyate, Gassama…

Je pense effectivement que les attaques font gagner les matchs mais les défenses font gagner les titres. Pour preuve : Barça, Psg et Borussia, des équipes avec un secteur offensif de feu, ont certes perdu leurs championnats mais ils ont quand même gagné la coupe dans leurs pays respectifs. C’est dire que sur un seul match l’attaque est essentielle. Mais, très franchement, sur une longue période, les défenses sont fondamentales.

 

Autre exemple, les lions du Sénégal sont rentrés du Gabon sans perdre un seul match. Pour moi, la défense a fait son job. Elle était même sur une rampe de lancement pour remporter le trophée. Par contre, l’attaque n’a pas tout à fait répondue aux attentes car, dans le match contre le Cameroun, elle n’a pas planté le but libérateur. Et pourtant, à un certain moment du match, il y eu le choix pour … une passe à un joueur excellemment bien placé, au lieu d’un tir en force dans un angle fermé…

Mais ne refaisons pas le match ! Tournons la page et espérons des progrès vers plus de jeu collectif dans cette attaque sénégalaise composée de joueurs de talents.

Ceci dit, dans le football contemporain, entre les attaques et les défenses, il y a les joueurs au service de l’équipe. Ce sont eux qui sont reconnus et magnifiés à travers Ngolo Kanté ou Jean Michael Séri de OGC Nice (Prix Marc Vivien Foe pour le meilleur joueur africain de la ligue1 française et qui ne laisse pas indifférent le Barça)

 

On ne parlait presque pas de ce genre de joueurs il y a quelques années derrière. Pour ceux là, laissons un spécialiste du « beau jeu » leur rendre hommage à travers celui qu’il a fait pour un tout récent jeune retraité Xabi Alonso.

Oui, entraîneur de la Real Sociedad de 2002 à 2004, Raynald Denoueix a accompagné le début de carrière de Xabi Alonso (Bayern Munich). Le joueur vient de mettre fin à cette carrière et Dénoueix (entraineur du FC Nantes pour son dernier titre avant la saga de Lyon en France) lui a envoyé une lettre intitulée : «Ma lettre à Xabi Alonso».

J’en livre quelques extraits significatifs car, en s’adressant à cet excellent footballeur, Dénouaix donne son avis sur ce qu’est le football aujourd’hui :

« Le foot, c'est le ballon dans les pieds et le jeu dans la tête. Tu en es l'exemple parfait. Pour moi le foot, c'est toi …Je n'ai pas vraiment le sentiment de t'avoir fait grandir, ou alors simplement en te mettant dans une équipe où le milieu était à l'origine de la construction du jeu. Les joueurs, on ne leur donne pas leur chance, ce sont eux qui s'imposent. Je voyais bien au bout de quelques entraînements que tu allais faire gagner l'équipe, si tes partenaires proposaient les bonnes solutions. C'était une évidence, il aurait fallu être con ou aveugle pour penser le contraire … Si je devais te définir en un mot, ce serait la passe. Ah oui... À chaque match, tu en fais quelques-unes, oh la la ... Des passes du plat du pied de vingt-cinq, trente mètres, des renversements... Des passes géniales, tout simplement. Ta fin de carrière me rend triste, parce que ça fait un super joueur de moins à voir, et parce que tu fais encore partie des meilleurs …Tu représentes le foot, et tu incarnes l'idée que j'ai du foot ».

Dénouaix confirme ce que tout le monde sait : la base du jeu collectif est la passe. Pourtant, certains « égo », amplifiés par des « conseillers » de circonstance (souvent d’anciens joueurs) et des fans’s clubs eux-mêmes circonstanciés, considèrent qu’ils doivent ou peuvent « briller » au détriment de l’équipe et de leurs coéquipiers.

Du pain sur la planche du sélectionneur national, Aliou Cissé !

Coach, fais les jouer ensemble. Le leadership et les arguments pour cela ne te font pas défaut. Le résultat pourrait suivre. Sinon ce ne seront que des pronostics dithyrambiques d’avant match fondés sur notre prétendue « potentiel » provenant de la légion étrangère avec, en prime, des désillusions dévastatrices. Ce serait encore dommage pour le football sénégalais et ses supporteurs !

© 2017 par fiddex sda

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